Quel rôle joue concrètement la Supply Chain dans la décarbonation ?
Article co-écrit par D-Side Performance et le PASCA en collaboration avec Christelle Langlade, Responsable RSE du groupe MESOTRANS
Pendant longtemps, la Supply Chain s’est construite autour de trois priorités : livrer au bon moment, au bon coût et avec le niveau de qualité attendu. Aujourd’hui, un quatrième critère s’impose progressivement : l’impact carbone.
Il pourrait être considéré comme une contrainte supplémentaire. Nous préférons y voir une autre façon d’interroger la performance de l’entreprise.
Décarboner ne consiste pas seulement à réduire des tonnes de CO₂. Cela amène à regarder autrement des décisions très concrètes : où acheter, comment transporter, produire, stocker, emballer ou encore travailler avec ses fournisseurs.
Et sur toutes ces questions, la Supply Chain est en première ligne.
La Supply Chain concentre une grande partie des leviers d’action
Lorsque l’on évoque la décarbonation, on pense souvent en premier lieu aux bâtiments, aux véhicules ou à l’énergie. Pourtant, dans de nombreuses entreprises, une part importante des émissions se joue aussi dans les achats de matières premières, les prestations des fournisseurs, les transports, les emballages ou l’organisation des flux.
Cela ouvre une perspective intéressante : une décision prise pour réduire l’empreinte carbone peut aussi contribuer à sécuriser un approvisionnement, optimiser un flux, réduire certaines consommations ou renforcer la relation avec un fournisseur.
La question devient alors plus large : comment construire une Supply Chain à la fois plus verte, plus résiliente et plus performante ?
Comprendre avant d’agir
Face à l’urgence climatique, la tentation peut être grande de chercher immédiatement des solutions : changer un emballage, relocaliser un fournisseur, optimiser les transports ou investir dans un équipement moins énergivore. Toutes ces actions peuvent être pertinentes mais ont-elles toutes le même impact ? Et lesquelles doivent être prioritaires ? C’est là que la mesure prend tout son sens.
Un Bilan Carbone® ne donne pas une liste toute faite de solutions. Il permet d’abord de comprendre : où se situent réellement les émissions ? Quels postes pèsent le plus ? Où existe-t-il une capacité d’action ?
Il permet surtout de passer des intuitions aux faits. La donnée ne décide jamais à la place des dirigeants et des équipes. Elle leur permet de décider en connaissance de cause.
La décarbonation est avant tout une affaire de décisions
C’est sans doute là que se situe le véritable changement. La décarbonation est souvent abordée comme un sujet technique. Elle devient stratégique dès lors que l’impact environnemental entre progressivement dans les critères utilisés pour arbitrer.
Faut-il changer de fournisseur ? Repenser un schéma logistique ? Faire évoluer un emballage ? Investir dans un nouvel équipement ? Modifier un flux ? Il n’existe pas toujours une solution parfaite. Il existe en revanche des arbitrages à faire entre coûts, qualité, délais, risques, attentes des clients et impact environnemental.
La décarbonation ne demande donc pas seulement aux entreprises de faire « moins de carbone ». Elle les invite à élargir leur manière de regarder la performance. Et cela ne peut pas reposer uniquement sur la fonction RSE. Achats, Supply Chain, production, finance, commerce, direction… chacun détient une partie des décisions et donc une partie des leviers.
De la réflexion… à la réalité du terrain
Derrière ces décisions, il y a surtout des femmes et des hommes qui doivent chercher des données, comprendre leur activité autrement, convaincre, embarquer les équipes et parfois remettre en question certaines habitudes.
Pour confronter cette réflexion à la réalité du terrain, nous avons rencontré Christelle Langlade, Directrice exécutive de DGL Distribution et SFD, et également responsable RSE du groupe MESOTRANS.
Acteur du transport routier agroalimentaire et de la logistique sous température dirigée, MESOTRANS est notamment spécialisé dans le transport de viande pendue et de produits surgelés. DGL Distribution assure le transport et la livraison de viande, tandis que SFD exploite trois plateformes logistiques sur le MIN de Rungis.
Christelle revient sur ce qui l’a conduite à réaliser un Bilan Carbone® pour ces deux entreprises et sur ce que cette démarche a changé dans sa manière d’envisager leur activité.
« Qu’est-ce qui vous a conduite à réaliser un Bilan Carbone® pour DGL Distribution et SFD ? »
Ma volonté de donner une dynamique supplémentaire à l’ensemble du groupe MESOTRANS. Je souhaitais faire le Bilan Carbone® de chaque entité du groupe et j’ai donc pris la décision de commencer par les deux sociétés dont j’ai la direction au quotidien.
« Qu’est-ce qui vous a le plus surprise au cours de cette démarche ? »
L’engagement des équipes pour la récolte des données. Également la relative facilitée à récupérer l’information. Oui, il y a beaucoup d’informations à chercher mais finalement on trouve, parfois il faut un peu de temps mais on finit toujours par trouver.
« En quoi cette démarche a-t-elle changé votre regard sur la Supply Chain et votre activité ? »
Me dire qu’avec un Bilan Carbone® j’ai plus de légitimité à discuter RSE, environnement et avenir avec mes différentes parties prenantes. J’ai des chiffres, j’ai une situation à un instant T, j’ai une vraie démarche en cours et des objectifs pour DGL DISTRIBUTION et SFD. J’ai déjà fait un grand pas vers le mieux pour demain et j’ai de la crédibilité à demander à mes clients et à mes fournisseurs de m’accompagner vers le changement.
« Au-delà des chiffres, quelles nouvelles conversations cette démarche a-t-elle fait naître au sein de l’entreprise ? »
Alors Christelle, on fait quoi ensuite ? Qu’est-ce qui va changer ? Qu’est-ce qu’on peut faire de mieux ? Qu’est-ce que l’on doit changer pour faire mieux ?
« Quelle idée reçue sur la décarbonation est tombée au cours de cette démarche ? »
C’est trop compliqué ! C’est une « usine à gaz » le Bilan Carbone®. On n’en a pas besoin, nous! L’idée reçue de c’est difficile, c’est long, ça prend du temps.
«Qu’est-ce que cette démarche a changé dans votre manière de regarder le métier de responsable RSE ?»
Je pensais, qu’à un certain stade, qu’au bout d’un certain temps, il y avait un peu d’hypocrisie à faire de la RSE sans faire son propre Bilan Carbone®. Je suis convaincue aujourd’hui que prendre la décision de faire son propre Bilan Carbone® permet de voir, de savoir et de comprendre réellement ses émissions et de se fixer des objectifs SMART.
Aujourd’hui je connais mieux les postes sur lesquels je peux agir et surtout je trouve que le Bilan Carbone® permet de déculpabiliser, parce-que oui on émet mais surtout on sait identifier sur quels postes on peut agir et comment. Finalement le Bilan Carbone® est un booster d’énergie et d’envie !
« Si vous regardez le secteur du transport frigorifique à 5 ans, qu’aimeriez-vous qu’il soit devenu ? »
J’aimerais qu’il soit compris, qu’il soit admiré et attirant. Compris par ceux qui ne le connaissent pas, par ceux qui ne travaillent pas dedans. Que les gens comprennent que nos camions sont indispensables au bon fonctionnement de notre pays. Nos camions transportent le quotidien des Français, ils sont sur la route pour apporter à la population ce dont elle a besoin et envie.
Admiré et attirant, pour que nous puissions recruter plus facilement et créer des vocations. Nous devons investir dans des matériels plus respectueux de l’environnement, nous devons avoir conscience de nos émissions de GES et nous devons mettre en place des actions.
« Avec le recul, quel conseil donneriez-vous à une entreprise qui hésite encore à se lancer ? »
N’hésitez plus, lancez-vous ! Vous verrez la vie de votre entreprise sous un autre angle, vous prendrez de la hauteur et vous agirez là où vous ne pensiez pas pouvoir aller un jour.
Le témoignage de Christelle Langlade rappelle surtout une chose : mesurer ses émissions n’est pas une finalité. C’est le point de départ pour comprendre, arbitrer et décider où agir.
La décarbonation, un choix de pilotage
Une fois les émissions mesurées et les principaux leviers identifiés, reste à décider de la trajectoire car il faut aussi regarder la réalité en face : décarboner demande des moyens.
Faire évoluer un outil de production, renouveler une flotte, changer certaines matières, repenser un schéma logistique ou travailler différemment avec ses fournisseurs peut représenter des investissements importants. Et toutes les entreprises n’ont ni les mêmes marges de manœuvre, ni la capacité de tout transformer en même temps.
C’est précisément pour cela que la décarbonation est un sujet de pilotage.
Faire son Bilan Carbone® est déjà un investissement. Mais il permet de comprendre avant d’engager les suivants : savoir où se situent réellement les émissions, identifier les leviers sur lesquels l’entreprise peut agir et surtout choisir où concentrer ses moyens.
Il ne s’agit donc pas de tout faire, tout de suite. Il s’agit de faire des choix éclairés, cohérents avec la réalité économique de l’entreprise et suffisamment ambitieux pour engager une trajectoire.
La Supply Chain occupe dans cette transformation une place particulière : elle relie les fournisseurs aux clients, les achats aux opérations et les décisions stratégiques à leur réalité quotidienne.
La décarbonation peut alors cesser d’être uniquement une contrainte à laquelle il faudrait répondre pour devenir un véritable choix de pilotage.
Au fond, la question n’est peut-être plus de savoir si la Supply Chain a un rôle à jouer dans la décarbonation mais plutôt « Quels choix sommes-nous prêts à faire aujourd’hui pour construire la Supply Chain de demain ? »
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